lundi 7 mai 2018

Le ventre noué


C'est un appel lundi soir, un échange de banalités, et puis : "Ah ma fille, je me sens bien fatigué tu sais..."

C'est un appel jeudi matin, au creux de ma journée compliquée : "L'ambulance vient d'emporter votre papa  à la clinique, il avait trop mal..."

C'est un appel jeudi soir, sans doute au ton trop léger : "Ce n'est rien, on attend les examens demain..."

C'est un appel vendredi midi, qui ne m'a pas étonnée : "Ta valise est prête ? Ils vont l'opérer..."

C'est un appel dans la nuit de samedi, au plus noir de l'obscurité : "C'est une question de minutes..."

C'est un appel qui n'est pas arrivé, et les griffes de l'attente m'ont lacérée sans retour, dans le bruissement de chaîne de tous ces "Allô ?", jusqu'au dernier.

"Votre père est décédé."   

lundi 8 février 2016

An tan lontan


J'avais 20 ans, ma petite dans les bras je défiais la vie et l'avenir d'assombrir mon sourire.

Je revenais de loin, je me doutais que le chemin serait encore long... Mon bébé en bouclier, je rassemblais encore ces liens effilochés, mon coeur au bout de la ficelle, pour lui tisser une famille.

Elle est arrivée dans un drôle de contexte, celle-là. La barre bleue n'avait pas encore séché sur le test de grossesse que je hurlais à tous les vents ma fierté. J'avais réussi. J'étais allée au bout de mon projet, de mes rêveries. J'étais enceinte. Ou plutôt, j'attendais un bébé.

Oui, j'attendais. Mon quotidien s'est alourdi, comme mon pas, mais mon sourire s'est arrondi, comme mon ventre. Enfin. J'ai abandonné les cours, à quelques semaines de mes partiels. J'ai appelé ma mère, et son rejet immédiat m'a confortée : cette vie que j'abritais était bien la clé de ma propre vie, libérée, loin de ses choix.

Je souriais.

Mon père, près de moi, entamait lui aussi un virage essentiel. "La voisine" avait nourri son chien, posé une assiette de crêpes sur sa fenêtre, guettant son retour depuis la sienne. Il a traversé pour la remercier, elle lui a servi un café, ils se sont écoutés, puis épousés.
J'aime quand il me raconte : "On prenait un panier avec le café les tartines, on traversait la route pour aller chez moi, en wouikinde, en amoureux..."
A eux deux, ils ont réparé bien des dégâts chez moi : le couple, les grands-parents, mon papa, la maman qu'elle était pour ses enfants... Je les regardais s'aimer, et je me disais que mon tour viendrait.

Le 28 octobre dernier, elle épluchait les légumes pour la soupe lorsqu'elle est tombée sous la table. Double embolie cérébrale.
Il l'a cherchée quand il est remonté du jardin, il l'a appelée, cherchée encore. J'imagine sa détresse lorsqu'il l'a vue allongée, inconsciente.

"On ne peut pas parler de miracle, nous n'utilisons pas ce mot," ont dit les docteurs.  
Aujourd'hui je reste persuadée que c'est leur amour profond, sincère, immense, qui l'a ramenée chez elle. Chez eux. Elle est sortie du coma, elle ne voyait pas très bien, ne marchait pas. Depuis Noël, elle rentre chaque wouikinde, retrouver son amoureux.
La semaine dernière, un toubib lui a dit qu'elle quitterait l'hôpital dès qu'elle pourrait monter l'escalier. Vendredi, fermement soutenue par les deux ambulanciers, elle a grimpé les 12 marches vers la terrasse, vers lui, qui l'attendait, les larmes aux yeux.

mercredi 29 juillet 2015

Tu vois ?


Je vis dans une nouvelle maison.
J'y suis bien. J'y suis mieux. 

Je n'y vis pas encore tout à fait.
Pas fini de m'y installer.
Je ne l'ai pas encore acceptée.

Elle me séduit, me caresse.
M'appelle.
Me boude.

Il s'y passe des choses étranges.
Une présence, des absents.
Des songes.
Le combat reprend.

La mort est là
Presque chaque jour.
La vie aussi, toutes les nuits.

Comme une ombre légère
Un souffle
Une envie

C'est une nouvelle maison.  
C'est un autre moi.


samedi 2 mai 2015

Alix


Elle est arrivée pile le jour de ses 6 ans et demi.
Sa petite soeur.
Sa fierté.

Alors, bien sûr, les aut'trucs de cette année passent bien loin derrière. Et pourtant, que de chambardements dans sa vie !

A commencer par l'entrée au CP, dans cette immense école, dans cette ville infinie, où aller au zoo prend 1h15 de bus. Il lit couramment, bien sûr, et gigote en classe, quelle surprise...
Sa mère travaille en crèche depuis décembre. Il va désormais à la cantine tous les jours, et aussi à la garderie, et à l'étude, quelquefois, le moins possible. 

En rentrant de l'école, il faut promener Yuki, sa chienne Montagne des Pyrénées, arrivée pour ses six ans. Il l'appelle Léchouille, elle passerait son temps à le doucher à grands coups de langue. Mais la dresseuse lui a appris à être "le chef de meute", parce que tout de même, elle pèse plus lourd que lui : il ne la porte pas comme il transporte sa chatte, Pirouette, devant la gamelle qu'il a préparée tout seul.

Depuis que sa mère a viré la télé de la maison, il joue sur son téléphone à 94%, Papa Pear et Bomb Beach ; ou il prend sa ds, et s'énerve parce qu'il n'est que deuxième sur le podium. De temps en temps, il se cale devant l'ordi avec sa mère, ils regardent des films improbables et nous appellent pour qu'on en discute...

Discuter, il ne s'en lasse pas, ces temps-ci il cherche un Dieu parce qu'il veut croire : après l'explication pour Charlie Hebdo, le baptême de la petite soeur malade de son copain, la circoncision d'un petit que je garde, ces histoires de religion, ça l'intéresse vraiment, et il y met toute sa passion habituelle. Ça change un peu de ces longs mois sur l'âge, le vieillissement et la mort. Mais dire "pétou" le fait encore exploser de rire, ouf !

Il va à la piscine le vendredi matin. Il est parti en classe verte, en mars, et dans la foulée est inscrit en colo pour début juillet. C'est un petit garçon qui aime la compagnie et la solitude à la fois. Il voudrait une grande soeur pour faire plein de choses avec elle, mais bon, une petite soeur c'est bien aussi parce qu'il sera pour toujours plus grand qu'elle.

Il l'a accueillie avec des étoiles dans les yeux, et au retour de la maternité, en racontant à sa mère qu'elle lui avait serré si fort si fort le doigt, il a ajouté : "C'est parce qu'elle m'aime déjà je crois." 

Ça doit être ça.

vendredi 1 mai 2015

Passer

Objectif n° 1
Finir de vider/réparer/nettoyer l'ancien appart : parce que c'est de l'argent qui s'enfuit bêtement

Objectif n°2
Terminer l'enclos des chiens, pour faire agréer la nouvelle maison, et obtenir de nouveaux contrats : parce que les fins de mois sont encore acrobatiques, un peu

Objectif n°3
Téléphoner, écrire, recevoir, aller voir des gens, des amis, ma famille, et aussi des inconnus, à connaître : parce que le temps file, vite, et que monte l'angoisse de les voir partir

 Je serre les dents, il m'en reste quelques-unes, j'avance, je m'essouffle, je ne lâche pas.

samedi 21 mars 2015

Silence


Plus d'alimentation pour mon ordi.
Une nouvelle maison.
Des heures et des heures de boulot, sans fin.
Mais les chèques qui vont bien au bout.
Plein de projets.
Fatigue.

C'est un tunnel dont je vois parfaitement le bout.
J'y arriverai.

lundi 21 juillet 2014

"J'y étais presque..."


J'allais... au choix.... prendre mon pied.... toucher plus... éviter la pluie... attraper le bus... être embauchée...
J'ai failli... t'épater, me fâcher, gagner, pleurer, m'envoler, vous tuer.
J'aurais pu...

Je suis plongée dans la lecture d'un bouquin passionnant : "Que dites-vous après avoir dit Bonjour ?" d'Éric Berne - le père de l'analyse transactionnelle. J'avais découvert ses travaux avec G., mon "extra-terrestre", celui qui m'a remis la tête sur les épaules et le vagin entre les cuisses, après mon divorce.
Pas facile de résumer en quelques mots... d'autant plus que ce soir, j'ai "fêté" la fin de mes deux semaines de vacances, avec une bouteille de vin blanc au sirop de cerises, mioum... Précisons que ma zazoune en a bu 2 verres quand même... et s'est chargée de chercher la musique sur gogol mon ami, pour le karaoké fort sympathique qui a suivi, coucou les voisins, oui oui on habite en bas, et on est là ce soir, haha !

Analyse transactionnelle donc. A base de scénario tracé dans la petite enfance, renforcé ensuite, et qui se joue jusqu'à l'aboutissement, tragique ou non suivant que vous soyez un gagnant, ou un perdant.
Je suis une perdante.
Ttttttt ne protestez pas, je perds courageusement mais je perds quand même. C'est dit.
Bon, demain je serai plus en état de vous expliquer les pourquoi et même les comment, disons que ce soir, j'entends mes parents me répéter : "T'as rien d'autre à faire que lire ?" 
Et je me revois me planquer sous la nappe de la table, ou dans le coin du mur derrière le buffet, un livre sous le nez, encore, toujours, jusqu'à ce qu'ils me cherchent, jusqu'à ce qu'ils me trouvent et me tombent dessus.

Mon père travaillait dur, beaucoup. Pour pas grand-chose. Il se mettait des culottes sur la tête et se déguisait, pour nous faire rire. Et on riait ! 
Mon père voulait qu'on réussisse, il nous disait : "Travaillez ! On n'arrive à rien sans efforts !" et son amour nous submergeait.

Ma mère jouait aux courses. Elle hurlait beaucoup, nous frappait encore plus. Je la revois allongée sur le canapé. Et je vois nos affaires, dans la poussière du balai qu'elle balançait rageusement. 
Il nous fallait nous appliquer, pour tout, pour montrer aux autres à quel point elle était une mère parfaite, merveilleuse, compétente et précieuse... Réussir à l'école, obéir, être mignonne...
Beaucoup d'hommes ont défilé à la maison, avant, pendant, après le divorce. Mon père l'aimait, il aurait tout pardonné. Il pleurait, elle riait. Il buvait.

Elle m'a appris que si je voulais quelque chose, je devais l'échanger contre un effort, plus ou moins grand, mais pas forcément honnête. Je pouvais tricher, séduire, mentir, du moment que j'obtenais ce que je convoitais.
Je l'ai vue aussi très appréciée dans son travail, d'abord prof, puis proviseur, sans comprendre, sans pouvoir faire le lien, logique, entre cette femme qui ne fichait rien, et celle dont nous parlaient les autres. C'était injuste vraiment, de récolter tant de compliments, pour si peu d'efforts.

Alors je lisais en cachette, je m'appliquais en classe, je cherchais à éviter les coups, et les disputes de mes parents me terrifiaient.
Je voulais être sage-femme, j'ai fini instit. Je me suis mariée, pour la défier, ou pour la fuir, elle l'a adopté, et l'a mieux traité que son propre fils.
J'ai divorcé, j'ai démissionné, j'ai bu et j'ai couché avec des tas d'hommes. J'ai aimé à en mourir. J'ai eu des enfants. J'ai déménagé.

Mon père s'est remarié le premier. Il regrette ma démission, et me pousse à redevenir fonctionnaire. Ma mère continue à me frapper, avec des mots que je ne sais pas toujours esquiver. Je les vois vieillir.

"Tu n'y arriveras pas, même si tu essaies"
C'est le scénario qu'ils m'ont donné, et je m'applique à le suivre. Comme Sisyphe qui pousse son rocher, à chaque fois que j'approche du but, je lâche tout en accusant les autres, "c'est pas ma faute !"
La rage et la frustration m'habitent en permanence, je ne vis que sur des "Si..." et je te promets que demain, demain, ha, tu verras un peu !...
Je ne fais rien. 

Mes vacances sont finies. Je n'ai pas envie d'être à demain.